Voir l’invisible, essai sur Kandinsky, Bourin 1988, PUF Quadrige grands textes 2004

  Cet essai destiné au grand public fait partie des applications particulières de M.H. au pouvoir de la vie. Ici il est question de la positivité suprême que ce pouvoir revêt dans la peinture. Grand connaisseur de cet art, M.H. aimait particulièrement, outre la haute époque et la production picturale allant jusqu’au XVIIe siècle, les créations véritablement abstraites du XXe siècle, dont celles de Kandinsky qui en a présenté la théorie dans ses écrits : Du Spirituel dans l’art (1911), Point, ligne, plan (1926) notamment contiennent des formules quasiment phénoménologiques. M.H. les avait relus après la grande exposition de Beaubourg en 1984-5 qui regroupait toutes les périodes de l’artiste et qu’il avait visitée plus de quinze fois avant d’aller à New York voir dans les réserves du Guggenheim d’autres réalisations éblouissantes de ce grand peintre. Toutefois, s’il considérait cet essai comme un devoir de mémoire envers Kandinsky, son interprétation élargit sans doute les intuitions de celui que Tinguely nommait « l’Ouvreur » et dont C. Argan disait que sa peinture inaugurait un art véritablement « populaire ». Le congé que Kandinsky donnait à la figuration signifiait également pour M.H. celui de l’objectivisme moderne, dont il venait de critiquer le vide et le désarroi dans La barbarie. La visée finale du livre, empli d’une passion communicative et aisé d’accès, est de montrer que toute grande peinture est en réalité toujours « abstraite », c'est-à-dire non mimétique d’une extériorité parce que « le monde qu’elle peint est un cosmos dont l’unité prend racine dans le pathos de notre vie invisible » – pathos désignant la passivité première de la vie, une auto affection qui s’accroît pulsionnellement de soi, conception trahie par le terme équivoque et banal de « sensibilité » utilisé par certains commentateurs de l’esthétique de M.H., terme qui renvoie à une détermination réactive devant l’extériorité et qui est tout le contraire de ce que démontre son essai.

Les autres textes esthétiques de M.H. sont publiés dans Phénoménologie de la vie III, De l’art et du politique, PUF Épiméthée 2004 (textes sur Kandinsky mais aussi sur la musique, et deux entretiens, Art et phénoménologie de la vie, Narrer le pathos). Son roman, L’amour les yeux fermés, est également riche, dans le domaine architectural et plastique, d’éléments mis en situation.

La réédition en livre de poche de cet essai rendant inutile la description détaillée précédemment donnée, nous reproduisons ici la présentation rédigée par M.H. pour la première édition : « Qu’est-ce que la peinture ? Que veut-elle peindre ? N’est-ce pas ce monde que nous voyons avec ses arbres, ses rivières, ses maisons, ses couleurs – sa lumière aussi, ses formes dont la géométrie nous a habitués à saisir la pureté ?

Avec Kandinsky ces évidences sont renversées. La peinture ne représente plus la réalité extérieure mais le fond de notre être : nos pulsions, notre force, nos affects et notre angoisse – notre vie invisible. Est-il possible de peindre l’invisible, de le donner à voir ? Oui, si formes et couleurs n’appartiennent pas d’abord au monde, si elles ont « une sonorité intérieure », si en leur subjectivité pure, en tant qu’impressions, elles sont elles-mêmes invisibles. La prodigieuse révolution de l’abstraction a une signification spirituelle. En congédiant la figuration – soit l’équivalent esthétique de l’objectivisme moderne, de son vide et de son désarroi – elle reconduit l’homme à lui-même et l’art à sa vocation. Car, à l’exception des XVIIIe et XIXe siècles, la peinture a toujours été abstraite, une expérience du sacré, « la résurrection de la vie éternelle ».